L’aventure Foca

Lorsque apparait le premier Foca il fait sensation dans le monde des faiseurs d’images. Imaginez : nous sommes en 1945, la guerre n’est terminée que depuis quelques mois et une entreprise française, n’ayant jamais produit d’appareils photographiques, lance sur le marché un appareil photo haut de gamme, comparable aux références du marché que sont alors les Leica et les Contax.Comment une telle performance est-elle possible ? Qui est OPL, cette entreprise hier encore inconnue du grand public et qui se positionne, du jour au lendemain, au même niveau que les monstres sacrés de la photo ?

2016-01-07-18_800« Optique et Précision de Levallois », en abrégé OPL, a été fondée et est dirigée par Armand de Gramont ci-devant Duc de Gramont. Le Duc de Gramont est un personnage étonnant, à mi-chemin entre le 19ème et le 20ème siècle, un aristocrate, membre de la haute société, un vrai personnage des romans de Proust et d’ailleurs un ami de l’auteur de « La recherche ». Dans sa jeunesse, l’homme est un artiste, enfin il se voit peintre, mais sa famille n’a pas la même vision que lui de son avenir ; il passe donc contraint et forcé des beaux-arts aux sciences, domaine dans lequel il se révèle excellent, et il obtient en 1911, à 32 ans tout de même, un doctorat es sciences.
La grande guerre n’est alors plus très loin et le Duc de Gramont va y participer comme bien d’autres. C’est alors qu’il remarque à ses dépens combien l’armée Française est dépourvue de matériel optique, les lunettes de visée et autres télémètres faisant terriblement défaut sur le terrain. Il n’est pas le seul à faire un tel constat, le général Bourgeois lançant en plein conflit l’idée de la création d’une école d’optique afin de fournir à la république les ingénieurs spécialisés dont elle manque. Dès la fin de la guerre, le Duc de Gramont participe à la création de cette école d’optique, qui débute ses activités en 1920, et qu’il va présider durant de nombreuses années. Mais surtout, il crée une entreprise, « Optique et Précision de Levallois », qui va concevoir et produire, essentiellement pour l’armée, toutes sortes de matériels scientifiques et optiques : des réfractomètres, des télémètres, des lunettes… L’entreprise se lancera même, des années plus tard, dans la fabrication de microscopes électroniques.

OPL fonctionne bien mais dépend fortement d’un seul client : l’armée française. Pour pallier cette faiblesse, le Duc de Gramont décide donc dans les années 30 de diversifier sa production vers du matériel plus grand public et pour cela il choisit de se lancer dans la production …d’appareils photo. Le projet est ambitieux : il va falloir créer de toutes pièces le concept du produit, ses plans, les outils de production, et même l’usine pour le produire qui se situera non à Levallois, mais à Châteaudun. OPL est une entreprise de précision : il n’est donc pas question de produire du matériel bas de gamme mais, au contraire, d’égaler ce qui se fait de mieux, c’est-à-dire à cette époque les 2 références que sont le Leica III et le Contax 2!

OPL met donc en chantier la conception du nouveau produit, embauchant pour cela des spécialistes et faisant appel à des experts tels que Lucien Dodin, l’inventeur du stigmomètre. Les choses avancent bien. Malheureusement, la seconde guerre mondiale éclate, écartant immédiatement tous les projets civils. La débâcle amène l’occupant, qui va se saisir de toutes les ressources industrielles Françaises, comme dans tous les pays occupés, pour soutenir son propre effort de guerre. OPL produit du matériel d’optique de bonne qualité pour l’armée, ce qui convient très bien aux allemands qui vont donc maintenir son activité, mais être désormais son unique « donneur d’ordre » et son unique client. Il n’y a pas beaucoup d’autres choix pour OPL que de livrer. Cependant, la contrepartie de cette contrainte est que les occupants, pourvu qu’ils reçoivent en temps et heure le matériel demandé, ne regardent pas de trop près les activités de l’entreprise. C’est ce qui permettra à OPL, qui continue à disposer d’une main-d’œuvre qualifiée et de matériaux de bonne qualité, de poursuivre confidentiellement pendant la guerre les activités de préparation du nouveau produit et de ses moyens de production.

C’est ainsi que sort en octobre 1945, à la surprise générale, le Foca 2 étoiles, ironique copie de matériel allemand conçue « sous la table » pendant l’occupation, et venant occuper le marché au moment où l’Allemagne est incapable, et pour de nombreuses années, de produire et exporter ce type de matériel. Le Foca va tirer profit de ce moment de protectionnisme maximum ; la faiblesse de la concurrence, alliée à la fermeture des frontières destinée à protéger l’économie moribonde du tout début d’après-guerre, va créer l’âge d’or de la production photographique française, où vont pouvoir se développer les Foca bien sûr, mais aussi les SEM, les Royer, les Pontiac….

Le Foca 2 étoiles de 1945, n’est pas pour autant un appareil par défaut : c’est vraiment un produit de grande classe, performant et réalisé avec soin. Ses caractéristiques n’ont rien à envier au Leica ou au Contax : c’est un boitier 24×36 en alliage d’aluminium usiné avec précision, recouvert de cuir, les parties métalliques visibles étant chromées mat. Il est équipé d’un télémètre (un domaine qu’OPL maitrise bien) couplé à la mise au point. L’objectif est un modeste 5cm f 3.5 de très bonne qualité qui est « amovible », terme ambigu lié au fait qu’il n’y a alors qu’un seul objectif disponible et qu’il ne peut donc pas être qualifié « d’interchangeable » ! L’obturateur à rideaux est en toile comme sur le Leica, et le dos s’enlève complètement… comme sur le Contax. Le succès est immédiat, malgré un prix très élevé de 27 000 Francs soit, tout de même, l’équivalent de 3 400€ de 2016, et le fait que si on souhaite acheter un Foca il faut s’inscrire sur une liste d’attente pour espérer être livré… 6 mois plus tard.

Mais pour OPL il ne s’agit pas de se contenter de ce lancement réussi ; l’objectif est de construire une gamme complète et compétitive car le protectionnisme de l’après-guerre ne pourra pas durer et il faut vite se préparer à affronter le retour des productions étrangères c’est-à-dire, à cette époque encore, américaines et allemandes.Les nouveaux modèles Foca se succèdent donc rapidement: en 1946 sort le modèle « une étoile », déclinaison simplifiée du 2 étoiles, mais sans télémètre et doté d’un objectif fixe. Puis le « 2 étoiles » est remplacé par le PF2B qui, à part quelques améliorations, lui ressemble beaucoup. Mais le plus important est qu’avec ce nouveau modèle est commercialisée une gamme d’objectifs enfin digne du superbe boitier : un 50 mm f1.9, puis un 35 mm et un 90 mm. La gamme de boitiers et d’optiques Foca rivalise cette fois vraiment avec les meilleurs appareils allemands, et l’acheteur n’a plus besoin d’être patriote pour « choisir français ».

 

Le modèle « universel » sort en 1949, la gamme optique se complète d’un 28 mm et d’un 135 mm. Les ventes progressent et l’usine de Châteaudun tourne à pleine charge, passant de 400 employés en 1946 à 900 en 1949. Tout parait pour le mieux pour les superbes Foca, si ce n’est qu’au milieu des années 50 la concurrence recommence à pointer le bout de son nez, et pas seulement avec les appareils haut de gamme d’avant-guerre. La diapositive couleur fait ses débuts ce qui favorise le format 24x 36 au détriment du 6×6, et accroit la demande pour des appareils aux performances plus modestes que les Leica et Contax. Kodak, par exemple, produit ses Retinettes, versions simplifiées des Retina, en France évitant ainsi les barrières douanières. Pour OPL cela se traduit par une baisse de ventes : il faut réagir et vite. La décision est prise et en 1955 sort le premier Foca Sport. L’appareil est plus simple de conception qu’un « universel » : obturateur central, objectif fixe 45mm f3.5, pas de télémètre, mais la construction reste très soignée et utilise des matériaux nobles, métal et cuir. Le Foca Sport est décliné en plusieurs versions, la plus sophistiquée et la plus belle, à mon avis, étant le Foca Sport II doté d’un télémètre.

Il était temps : en 1955 les barrières douanières s’ouvrent effectivement et le marché se remplit non seulement de Retinettes Kodak mais aussi de Voigtlander Vito, d’Agfa Silette… La concurrence est de bon niveau et les prix baissent. Au point que même la gamme Foca Sport peine à se vendre. Il faut se remettre à la planche à dessin pour trouver des solutions moins chères, en simplifiant le produit et en remplaçant des pièces métalliques par des pièces en plastique, moins chères, pour sortir la série 2 du Foca Sport. Cela ne suffira pas, et cette « série 2 » sera vite remplacée par une « série 3 », encore plus simple et cette fois tout en plastique.

Cette course vers le bas de gamme, qui ne semble pas avoir de limites, déclenche des discussions au sein de la direction d’OPL. Une partie des dirigeants considère, avec raison, que cette fuite en avant vers le bas de gamme ne permettra pas de rester sur le marché, et qu,elle ne correspond pas au savoir faire, à l’expertise, d’OPL qui est et reste un fabricant d’appareils de haute précision et de haute qualité. Ils prennent donc la décision, tout en poursuivant la production des produits bon marché, de revenir aux produits haut de gamme ce qui sera fait en 1961 avec le lancement du Foca RC, fleuron tardif de la gamme.

Malheureusement les temps ont changé, et le haut de gamme n’est plus synonyme de télémétrique, qu’il soit allemand ou français, mais de reflex…. japonais : le Nikon F, qui est sorti en 1959, a changé la donne. Après avoir séduit les photographes américains basés au Japon, il commence à se vendre progressivement dans le reste du monde et finit par s’imposer comme le « must » des photojournalistes. Foca a bien essayé de faire une incursion dans le domaine du reflex, avec le Focaflex commercialisé en 1959, mais la conception de ce produit est trop peu rationnelle pour qu’il puisse tenir son rang face à l’efficacité des réflex japonais. Il n’aura donc pas de suite.

C’est la fin d’une époque, et il est temps pour le fabricant des Foca de se retirer de ce marché dans lequel il ne peut plus se positionner car débordé au niveau des coûts dans le bas de gamme et par l’innovation venue d’Asie dans le haut de gamme. Ce retrait va se traduire tout d’abord par un accord entre OPL et la société Lumière qui devient en 1963 le distributeur exclusif des appareils Foca. Mais cela ne suffira pas à sauver OPL, qui va devoir dans un premier temps fusionner en 1964 avec la société SOM, pour former la SOPELEM qui, elle-même, après plusieurs changements de nom, sera finalement intégrée au Groupe SAGEM. L’arrêt de la fabrication des Foca se fera en 1967.

Que reste-t-il de Foca en 2016? Quelques beaux appareils anciens qui occupent les étagères des collectionneurs et remplissent les pages des livres spécialisés, parfois au chapitre un peu méprisant des « copies de Leica ». Mais il reste aussi une belle aventure, celle d’une entreprise qui aura su créer à partir de rien ou presque une gamme complète d’appareils photo capables de rivaliser avec les meilleurs. Une belle leçon à retenir et, pourquoi pas, un bel exemple à suivre…

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